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La théorie du chaos traite des systèmes dynamiques rigoureusement déterministes, mais qui présentent un phénomène fondamental d’instabilité appelé « sensibilité aux conditions initiales » qui, modulant une propriété supplémentaire de récurrence, les rend non prédictibles en pratique sur le « long » terme.
Introduction
Définition heuristique d’un système chaotique [modifier]
Un système dynamique est dit chaotique si une portion « significative » de son espace des phases présente simultanément les deux caractéristiques suivantes :
La présence de ces deux propriétés entraîne un comportement extrêmement désordonné qualifié à juste titre de « chaotique ». Les systèmes chaotiques s’opposent notamment aux systèmes intégrables de la mécanique classique, qui furent longtemps les symboles d’une régularité toute puissante en physique théorique.
La dynamique quasi-périodique d’un système intégrable semblait elle-même trouver son illustration parfaite dans les majestueux mouvements des planètes du système solaire autour du Soleil ; souvenons-nous que Voltaire, qui incita Émilie du Châtelet à entreprendre la traduction des Principia Mathematica de Newton, parlait de Dieu comme du « Grand Horloger »…
Qu’est-ce que la « théorie du chaos » ?
Au cours de son histoire, la physique théorique s’était déjà trouvée confrontée à la description de systèmes complexes macroscopiques, comme un volume de gaz ou de liquide, mais la difficulté à décrire de tels systèmes semblait découler du très grand nombre de degrés de liberté internes du système à l’échelle microscopique (atomes, molécules). La mécanique statistique
avait dans ce cas permis de rendre compte de façon satisfaisante des propriétés macroscopiques de ces systèmes à l’équilibre. Ce fut donc une grande surprise lorsqu’on s’aperçut à la fin du XIXe siècle qu’une dynamique d’une grande complexité pouvait résulter d’un système simple possédant un très petit nombre de degrés de liberté[1], pourvu qu’il possède cette propriété de sensibilité aux conditions initiales.
La théorie du chaos s’attache principalement à la description de ces systèmes à petit nombre de degrés de liberté, souvent très simples à définir, mais dont la dynamique nous apparaît comme très désordonnée[2].
La théorie du chaos est-elle née dans les années 1970 ?
La réponse à cette question est : oui et non.
- Non, car le phénomène de sensibilité aux conditions initiales a été découvert dès la fin du XIXe siècle par Henri Poincaré dans des travaux concernant le problème à N corps en mécanique céleste, puis par Hadamard avec un modèle mathématique abstrait aujourd’hui baptisé « flot géodésique sur une surface à courbure négative ». Cette découverte a entraîné un grand nombre de travaux importants, principalement dans le domaine des mathématiques. Ces travaux sont évoqués dans le paragraphe Développements historiques situé plus loin.
- Oui, car ce n’est véritablement que dans les années 1970 que la théorie du chaos s’est progressivement imposée sur le devant de la scène scientifique, opérant une rupture épistémologique forte. Le terme suggestif de « chaos » n’a d’ailleurs été introduit qu’en 1975 par les deux mathématiciens Tien-Yien Li et James A. Yorke[3].
Le caractère tardif de ce changement de paradigme s’explique aisément : la théorie du chaos doit en effet sa popularisation aux progrès fulgurants de l’informatique à partir des années 1960-70. Cette science nouvelle a en effet rendu accessible aux non-mathématiciens la visualisation directe de l’incroyable complexité de ces systèmes dynamiques, auparavant réservée aux seuls « initiés » capables d’absorber le formalisme mathématique idoine.
À titre d’illustration, la figure ci-contre est un exemple typiqued’images produites par la théorie du chaos ; il s’agit ici d’un objet géométrique découvert par Lorenz en 1963, et baptisé depuis « attracteur étrange ». (Cet objet sera commenté plus bas, au paragraphe : Lorenz & la météorologie.)
La théorie du chaos est une véritable théorie scientifique, qui a su trouver de l’ordre caché sous le désordre apparent. Mais ce nouvel ordre est très différent de l’ordre ancien : au déterminisme implacable d’une dynamique intégrable quasi-périodique a succédé une description de nature fondamentalement probabiliste, caractérisée par l’existence d’invariants prenant la forme de mesures de probabilités, d’attracteurs, de dimensions fractales… Toutes les sciences, y compris sociales, sont concernées[réf. nécessaire]
par ce changement de paradigme.
Le déterminisme, de Laplace à Poincaré
La stabilité du système solaire
Le point de départ de la théorie du chaos est le problème à « 3 corps » qui consiste à étudier le mouvement de trois corps en interaction gravitationnelle, comme par exemple le système : { Soleil – Terre – Lune }, supposé isolé du reste de l’univers. Le but de cette recherche est de déterminer si le système solaire est « stable » sur le long terme, ou bien si l’un des corps risque un jour de percuter un autre corps, ou encore être éjecté du système solaire vers l’infini.
Le problème à 3 corps est aussi vieux que la mécanique newtonienne ; en effet, dès la naissance de cette théorie, son fondateur s’est intéressé au problème à trois corps dans le but de prédire le mouvement de la Lune. Tous les astronomes à sa suite ont abordé ce problème, dont Laplace, qui crut avoir prouvé la stabilité du système solaire en utilisant la théorie des perturbations au premier ordre. Malheureusement, le développement perturbatif au premier ordre est insuffisant pour conclure définitivement. Un siècle après Laplace, Henri Poincaré s’est donc emparé du problème. On examine ci-dessous l’évolution des idées qui distingue la pensée de Laplace de celle de Poincaré.
Laplace, ou le déterminisme triomphant
Fort des succès obtenus en mécanique céleste, Laplace écrit en 1814 dans l’introduction de son Essai philosophique sur les probabilités[5] :
« Nous devons donc envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ses données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux.
L’esprit humain offre, dans la perfection qu’il a su donner à l’Astronomie, une faible esquisse de cette intelligence. Ses découvertes en Mécanique et en Géométrie, jointes à celle de la pesanteur universelle, l’ont mis à portée de comprendre dans les mêmes expressions analytiques les états passés et futurs du système du monde. En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances, il est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés, et à prévoir ceux que des circonstances données doivent faire éclore. Tous ces efforts dans la recherche de la vérité tendent à le rapprocher sans cesse de l’intelligence que nous venons de concevoir, mais dont il restera toujours infiniment éloigné. Cette tendance propre à l’espèce humaine est ce qui la rend supérieure aux animaux, et ses progrès en ce genre distinguent les nations et les siècles et font leur véritable gloire. »
Ce texte aujourd’hui célèbre est en réalité largement prophétique, au sens où Laplace ne possède pas le théorème général d’existence et d’unicité de la solution d’une équation différentielle, qui sera démontré ultérieurement, et fait l’objet du paragraphe suivant.
Le théorème de Cauchy-Lipschitz
C’est le mathématicien Cauchy qui énonce en 1820 le théorème général d’existence et d’unicité de la solution d’une équation différentielle. Lipschitz lui donnera sa forme définitive en 1868.
Poincaré et imprédictibilité
Environ un siècle après Laplace, Poincaré écrit dans l’introduction de son Calcul des Probabilités[6] un texte dont la tonalité est fort différente de celui de son illustre prédécesseur. C’est entre 1880 et 1910, que Poincaré, qui cherche à prouver la stabilité du système solaire, découvre un nouveau continent issu des équations de Newton et jusqu’alors inexploré.
« Comment oser parler des lois du hasard ? Le hasard n’est-il pas l’antithèse de toute loi ? Ainsi s’exprime Rerirand, au début de son Calcul des probabilités. La probabilité est opposée à la certitude ; c’est donc ce qu’on ignore et, par conséquent semble-t-il, ce qu’on ne saurait calculer. Il y a là une contradiction au moins apparente et sur laquelle on a déjà beaucoup écrit.
Et d’abord qu’est-ce que le hasard ? Les anciens distinguaient les phénomènes qui semblaient obéir à des lois harmonieuses, établies une fois pour toutes, et ceux qu’ils attribuaient au hasard ; c’étaient ceux qu’on ne pouvait prévoir parce qu’ils étaient rebelles à toute loi. Dans chaque domaine, les lois précises ne décidaient pas de tout, elles traçaient seulement les limites entre lesquelles il était permis au hasard de se mouvoir. […]
Pour trouver une meilleure définition du hasard, il nous faut examiner quelques-uns des faits qu’on s’accorde à regarder comme fortuits, et auxquels le calcul des probabilités paraît s’appliquer ; nous rechercherons ensuite quels sont leurs caractères communs. Le premier exemple que nous allons choisir est celui de l’équilibre instable ; si un cône repose sur sa pointe, nous savons bien qu’il va tomber, mais nous ne savons pas de quel côté ; il nous semble que le hasard seul va en décider. Si le cône était parfaitement symétrique, si son axe était parfaitement vertical, s’il n’était soumis à aucune autre force que la pesanteur, il ne tomberait pas du tout. Mais le moindre défaut de symétrie va le faire pencher légèrement d’un côté ou de l’autre, et dès qu’il penchera, si peu que ce soit, il tombera tout à fait de ce côté. Si même la symétrie est parfaite, une trépidation très légère, un souffle d’air pourra le faire incliner de quelques secondes d’arc ; ce sera assez pour déterminer sa chute et même le sens de sa chute qui sera celui de l’inclinaison initiale. »
« Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. Si nous connaissions exactement les lois de la nature et la situation de l’univers à l’instant initial, nous pourrions prédire exactement la situation de ce même univers à un instant ultérieur. Mais, lors même que les lois naturelles n’auraient plus de secret pour nous, nous ne pourrions connaître la situation qu’approximativement. Si cela nous permet de prévoir la situation ultérieure avec la même approximation, c’est tout ce qu’il nous faut, nous disons que le phénomène a été prévu, qu’il est régi par des lois; mais il n’en est pas toujours ainsi, il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux ; une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible et nous avons le phénomène fortuit. »
Notes et références
- ↑Pour un système dynamique différentiable inversible décrit par une équation différentielle (resp. l’itération d’une application suivant des temps discrets), trois (resp. deux) degrés de liberté suffisent. Pour un système dynamique décrit par l’itération d’une application différentiable non inversible suivant des temps discrets, un degré de liberté est suffisant. L’exemple paradigmatique est le doublement d’angle sur le cercle. Pour des dimensions inférieures, la classification de Poincaré des homéomorphismes du cercle et le théorème de Poincaré-Bendixon sur les difféomorphismes de surface interdisent la présence d’une dynamique chaotique.
- ↑Bien sûr, un système complexe peut aussi posséder une dynamique d’une grande complexité : mentionnons par exemple les phénomènes météorologiques ou l’économie.
- ↑Tien-Yien Li & James A. Yorke ; Period three implies chaos, American Mathematical Monthly 82 (1975), 985-992.
- ↑Rappelons qu’une équation différentielle d’ordre n peut toujours se ramener à un système de n équations différentielles couplées d’ordre un.
- ↑Pierre-Simon Laplace ; Essai philosophique sur les probabilités, (Paris, 1814) ; Edition des « Maîtres de la pensée scientifique », Gauthier-Villars (Paris, 1921) pp. 3-4.
- ↑Henri Poincaré ; Calcul des probabilités, Gauthier-Villars (Paris – 2e édition, 1912). Réimpression : Éditions Jacques Gabay (Paris-1987)